Le mouvement de gauche en Russie : une fatale impasse

Le développement en Occident de l’idéologie de gauche a amené celle-ci à accepterLe mouvement de gauche en Russie : une fatale impasse dans E&R Nantes 448034712-185x300
les postulats fondamentaux du libéralisme. C’est pour cette raison même que les mouvements de gauche russes ne sont pas capables aujourd’hui de défendre la souveraineté de la Russie.

On constate une étrange régularité au cours de la campagne électorale de l’année 2012 : soudainement, les États-Unis et l’Occident dans son ensemble se sont mis à accorder un soutien marqué au candidat communiste de l’opposition au poste de président de Russie, Guennadi Ziouganov.

De plus, certains représentants de l’extrême gauche se sont étroitement rapprochés de l’opposition libérale et ont même soutenu l’ « occidentaliste libéral » Dmitri Medvedev contre l’étatiste et souverainiste Vladimir Poutine (la déclaration de Sergueï Oudaltsov portant sur l’opportunité de garder Medvedev deux ans de plus au poste présidentiel). Il semblerait pourtant que rien ne serait plus contradictoire que le communisme, dans sa version russe et assez nationaliste (stalinienne), et l’idéologie libérale de l’Occident contemporain. Quelle est donc la raison de ce soudain retournement ?

Le consensus anti-Poutine

L’explication la plus simple et la plus purement technique consiste en ce que que l’Occident (les États-Unis) sont extrêmement mécontents de Poutine en tant que politique.
Ce qui est en jeu n’est pas l’idéologie de Poutine, mais son activité concrète au poste de président de la Russie. Cette activité est qualifiée par l’Occident en tant que refus de poursuivre la ligne de Gorbatchev et de Eltsine. Celle qui mène à l’abandon de sa souveraineté par la Russie et l’acceptation des règles de jeu qui sont celles de l’hégémonie occidentale (à la fois dans leur version franchement américanocentrée et à la fois dans leur version voilée, mondialiste et internationaliste). Pour les pragmatiques américains, ce qui compte n’est pas tant ce qu’on dit, mais surtout ce que l’on fait. Poutine fait tout le contraire de ce que l’Ouest souhaiterait qu’il fasse. De plus, sa ligne d’action a un caractère systématique, et ce dès son premier mandat présidentiel.

Puisqu’il n’y a pas aujourd’hui en Russie de leaders politiques ou de mouvements capables de faire concurrence à Poutine, l’Occident mise sur tous les mouvements d’opposition à la fois, quelle que soit leur appartenance idéologique. Ceci n’inclut pas seulement les prooccidentaux, mais aussi les ultra-nationalistes russes. Suivant cette même logique, l’Occident étend également son soutien aux communistes russes, Guennadi Ziouganov ainsi que d’autres forces de gauche.

Le premier à avoir compris avant tout le monde la nécessité d’un tel rassemblement de toutes les forces d’opposition anti-poutiniennes sans exception est l’oligarque déchu Boris Berezovski, qui depuis une décennie essaie de monter contre Poutine, considéré comme un ennemi personnel, un large front d’opposition, composé des forces politiques les plus contradictoires, incluant tous les extrémismes : nationalistes, libéraux et communistes. Il semblerait que Berezovski, considéré en Occident comme un important expert de la politique en Russie, ait réussi à faire admettre son point de vue par les représentants du département d’État des États-Unis, qui s’occupent professionnellement de l’organisation de « révolutions de couleur » dans les contrées les plus diverses du monde.

Cette tactique n’est pas tout à fait inattendue : les stratèges occidentaux ont eu recours plus d’une fois aux services de cercles nationalistes et opposés aux libéraux, aux fins de démantèlement des régimes communistes en Europe de l’Est ainsi que dans l’espace exsoviétique.
En ce qui concerne le monde arabe, les « révolutions de couleur » se sont appuyées non seulement sur l’intelligentsia cosmopolite et pro-occidentale, mais aussi sur les fondamentalistes islamiques locaux, sans l’implication desquels dans les manifestations de protestation, aucune des révolutions du « printemps arabe » n’aurait eu de chances de succès. Luttant avec Al-Quaïda dans certains pays, les États-Unis recourent volontiers à son aide au sein d’autres : hier la Libye, aujourd’hui la Syrie, après-demain partout (y compris notre Nord Caucase).

Pour les mêmes raisons, il serait logique pour les Américains de soutenir aussi les communistes russes, sans prêter attention à leur rhétorique anti-occidentale et antilibérale. Au cas où ces forces aideraient à faire tituber le système de Poutine ou même le renverser, ce qui seul constituerait le résultat poursuivi; quant au retour effectif des communistes au pouvoir en Russie de nos jours, aucun analyste sérieux n’y croit plus.

Ici on pourrait mettre un point final, vu qu’au niveau purement technique une telle explication épuise toute l’intrigue de cette étrange alliance des communistes souverainistes russes et des libéraux protestataires ainsi que leurs commanditaires américains. Cependant, partant de la répartition des forces dans la présente situation, onpeut se poser des questions plus approfondies et réfléchir à la nature de la gauche moderne en Russie.

La vérité et le mensonge du communisme russe

La dislocation de l’Union Soviétique au début des années 1990 ne peut être expliquée que par la présence d’une « cinquième colonne » et par la pression de la part d’ennemis extérieurs. Les causes de la crise étaient à l’intérieur même du système soviétique communiste. La corruption idéologique et la dislocation de ce système ont été le milieu d’où a poussé la génération des réformateurs libéraux qui ont enterré un grand pays et une société de la justice sociale. Le système soviétique a lui-même engendré ses propres fossoyeurs. De ce fait, le Parti Communiste de la Fédération de Russie [le KPRF], créé au début des années 90 sur les ruines du PCUS [Parti Communiste de l'Union Soviétique], a automatiquement hérité du même virus qui a tué son prédécesseur. Dès le début, le bolchevisme russe se distinguait du marxisme classique de façon assez prononcée.

1. Le marxisme orthodoxe admettait le succès des révolutions prolétariennes seulement dans un pays industriel développé. La Russie du début du XXe siècle était un pays agraire et non développé. Lénine et Trotsky, en se voulant volontaristes et en s’appuyant sur un groupe de fanatiques passionnés, ont insisté sur le fait qu’une révolution prolétarienne était également possible en Russie. Par ailleurs, d’après Marx, une révolution prolétarienne ne pouvait se produire en un seul pays séparé. Lénine et Trotsky soutenaient que c’était possible. Le bolchevisme russe s’est ainsi éloigné de la doctrine dès le début et assez nettement.

Cependant, contrairement aux populistes et aux social-révolutionnaires, qui cherchaient à conceptualiser les particularités du socialisme russe dans l’esprit propre à l’histoire russe, Lénine et Trotsky ont escamoté cette divergence. Ils n’ont pas non plus élaboré une doctrine originale et bien définie sur la base de leur expérience révolutionnaire et de leur prise de pouvoir en Russie, qui vienne s’opposer au marxisme classique. Cela a produit un premier niveau de dissonance intellectuelle : les non-conformités étaient simplement passées sous silence, chassées dans le domaine de l’inconscient. La révolution en Russie a eu lieu, la construction du socialisme allait grand train, mais la mise en conformité du léninisme par rapport au marxisme classique a simplement été remise à plus tard.

2. La démarche de Joseph Staline fut encore plus radicale. Celui-ci a non seulement proclamé la réalisation de la révolution prolétarienne en un seul pays séparé (dans l’Union Soviétique des années 20, c’était un fait accompli), mais se mit à insister sur le fait que dans ce pays séparément pris, sans attendre la Révolution Mondiale, le socialisme pouvait être établi. Il se heurta sur ce point à une farouche opposition de la part de Trotsky. Ce dernier admettait la révolution « en un seul pays » mais pas le socialisme. Staline a d’abord vaincu Trotsky à l’intérieur du parti, ensuite l’expulsa du pays, puis enfin, le fit tuer à coups de pic à glace. Trotsky eut cependant le temps de formuler sa propre version de ce qui s’était passé en Union Soviétique durant la période où Staline était à sa tête : la mutation de la révolution en bureaucratie. C’est ce qui servit de base théorique au trotskisme.

De son côté, Staline a de nouveau refusé d’introduire des corrections au marxisme ou d’élaborer une nouvelle théorie, ce qui eut pour effet de porter les divergences à un niveau encore plus profond. Il en résulta qu’en URSS, on devint témoins de l’existence de trois couches : a. une orthodoxie marxiste de nom (au nom de quoi parlait la Parti communiste au pouvoir), b. un léninisme qui s’en distinguait sensiblement
(l’accomplissement de la révolution en en seul pays) et c. et un stalinisme qui divergeait considérablement à la fois du léninisme et du marxisme (l’établissement du socialisme en un seul pays). Au lieu de conceptualiser ces divergences et disputes doctrinales de façon ouverte et transparente, le Parti communiste les a acculé dans le domaine du sousentendu, les a entourées de non-dits et les ensevelit sous un filet d’approximations
conceptuelles.

Ceux qui se trouvaient au contact direct du stalinisme, à la fois à gauche et à droite de celui-ci, avaient une perception beaucoup plus lucide de la situation. À droite, les national-bolcheviks (en particulier, Nikolaï Oustrialov) se félicitaient que Staline soit revenu à l’étatisme et à la géopolitique de l’Empire Russe, estimant que dans le stalinisme, « le génie russe » ait «surmonté la scolastique marxiste ».

À gauche, les trotskistes démontraient, à leur tour, comment l’influence « néfaste » du milieu étatiste russe a corrompu la première révolution prolétarienne du monde.

Les controverses intellectuelles au sein du PC se sont apaisées cependant vers la fin des années 30. Trotsky fut assassiné en 1940, Oustrialov, rentré en Russie fut exécuté en 1936. L’idéologie soviétique se figea, sans avoir proposé de réflexion intelligible quant aux criantes déviations par rapport à l’orthodoxie marxiste. Cela bloqua la pensée soviétique dans l’oeuf. La nécessité de ne pas remarquer les divergences de base entraîna l’habitude de l’ambiguïté et finalement paralysa complètement toute capacité à soutenir
un raisonnement idéologique cohérent, démonstratif et rationnel. La pensée se déprécia. Les tentatives de Khrouchtchev de tirer la situation au clair entre la fin des années 50 et début des 60 ne donnèrent pas de résultat probant, le démontage du « culte de la personnalité » ne résolut rien en substance. Enfin, lorsqu’au début des années 80, la perestroïka fut commencée, on ne trouvait plus personne en état de penser correctement une doctrine. Cette capacité fut éradiquée par les décennies de mensonges systématiques, méthodiques et obligatoires pratiqués auparavant.

Marxism today

Pendant ce temps, le marxisme continuait à se développer en Occident conformément à l’esprit de l’orthodoxie, et, au fur et à mesure que l’expérience soviétique (mais aussi chinoise) attiraient de moins en moins les intellectuels européens, commença un processus de réexamen du marxisme, quoique cette fois, dans un esprit de compromis, petit-bourgeois et gauchiste-libéral. Il est significatif que les trotskistes américains et européens, débordants de haine à l’égard de l’URSS, encourageaient activement une évolution antisoviétique du marxisme. Alors même que le marxisme, quelle qu’en soit la déclinaison, soit radicalement anticapitaliste, les trotskistes, dans leur haine à l’égard de Staline et de l’URSS (ainsi d’ailleurs qu’à l’égard de l’identité russe, qui, d’après Trotsky, a mené, par une métamorphose bureaucratique, l’expérience bolchévique vers le nationalcommunisme), en arrivaient de plus en plus souvent à s’associer aux libéraux.

Ainsi, le trotskiste américain James Burnham fut l’un des premiers à émettre l’idée d’une solidarité avec l’empire hégémonique et capitaliste américain, à condition qu’elle fût dirigée contre l’URSS. L’évolution idéologique des néoconservateurs américains, tous sortis comme un seul homme de cercles trotskistes, va dans le même sens (nous y reviendrons).

Deux courants au sein du PC sur le tard (les « cosmopolites » et les « originaires »)

Au cours de la perestroïka, l’incohérence du stalinisme modéré de l’époque brejnévienne en est arrivée à un stade critique et l’hybride intellectuel du soviétisme commença à se scinder en deux parties. L’une prônait le patriotisme et le souverainisme. L’autre préconisait le rapprochement avec le marxisme orthodoxe, y compris l’antistalinisme et le trotskisme, et par ailleurs, accordait une attention particulière aux tendances euro-communistes qui poussaient les gauchistes européens à se rapprocher des libéraux. Deux courants
émergèrent du sein du PCUS :

- les conservateurs, ou « originaires » (incluant, sur le flanc extrême, l’association « Mémoire », qui est assez vite devenue un mouvement non communiste, nationaliste et orthodoxe-monarchiste);

- les « cosmopolites », ou « occidentalistes », qui ont rapidement dépassé le cadre du trotskisme pour franchement adopter les doctrines ultralibérales et capitalistes (les jeunes réformateurs Anatoli Tchoubaïs, Yegor Gaïdar, etc). Gorbatchev hésitait entre les uns et les autres. La tentative de putsch d’août 1991 des « originaires » se solda par un cuisant échec. Au début des années 1990, avec Eltsine, les « cosmopolites-occidentalistes » avaient définitivement triomphé, en démantelant à la fois l’URSS et son système socialiste
soviétique.

En cela, ils furent entièrement soutenus par l’Occident, qui non seulement était le grand concurrent civilisationnel de l’URSS, mais aussi l’inspirateur idéologique d’une russophobie conceptualisée (libérale et trotskiste).

Du PCUS au KPRF

Le PCUS fut dissous après le retournement libéral d’août 1991. Sur ses restes, Ziouganov fonda plus tard une autre structure, le KPRF (Parti communiste de la Fédération de Russie), qui s’autoproclama « héritière de plein droit du PCUS ». Au départ, le KPRF misa sur la composante nationaliste (national-bolchévique), sans hésiter à carrément réhabiliter Staline et en adoptant avec bienveillance toute une série d’orientations idéologiques réactionnaires : christianisme orthodoxe, monarchisme, respect de l’autorité, identité nationale russe, méthode d’analyse géopolitique, etc.

Cependant, aucun travail idéologique n’a été entrepris sur la question de savoir comment réconcilier le marxisme orthodoxe, le léninisme, le trotskisme et le stalinisme, les éventuels apports du communisme européen et de la social-démocratie occidentale, ou encore l’expérience des pays asiatiques (Chine, Vietnam, Corée du Nord, Cambodge), latinoaméricains et africains. Les non-dits, les incohérences et les multiples contradictions, sont devenus la marque de fabrique du KPRF.

Il est assez explicite qu’en dépit de ses succès électoraux et une présence fermement établie au sein de la Douma, le KPRF n’ait jamais publié régulièrement la moindre revue consacrée aux questions idéologiques. Toute l’assise intellectuelle est restée en l’état où le leader du KPRF, Guennadi Ziouganov (influencé par l’écrivain « originaire » Aleksandr Prokhanov), l’a formulée au début des années 90. Il mit en place une plate-forme de parti certes patriotique, mais néanmoins confuse.

Parmi les marxistes européens, le KPRF, avec ses renvois à Staline et à des valeurs du conservatisme classique russe, passait pour une curiosité; en fait, il n’était même pas perçu comme un parti de gauche. Le KPRF se figea dans cette posture idéologique mal définie, pratiquement sans évoluer pendant 20 ans, jusqu’à aujourd’hui.

La nouvelle gauche en Russie

En même temps apparaissait au sein de la société russe un mouvement parallèle, se référant également au marxisme. Il n’a pas été constitué de manière formelle, mais s’est manifesté en s’opposant sporadiquement à la mondialisation et, ces derniers temps, à Poutine. Ces nouvelles tendances de gauche ne se réclamaient désormais plus du passé soviétique, mais des gauchistes occidentaux : marxistes orthodoxes, anarchocommunistes et libéraux de gauche. Dans ce mouvement, bien que la rhétorique fût demeurée communiste, l’accent était moins mis sur la lutte contre le capitalisme que sur la revendication de droits et de libertés civils, ou bien divers slogans démocratiques ou écologistes. Ces nouveaux militants de gauche puisaient notamment leur inspiration dans les théories néo-marxistes et surtout les idées d’Immanuel Wallerstein.

Après le libéralisme (théories de Wallerstein)

Le néo-marxisme (et en particulier, son brillant représentant Immanuel Wallerstein) constitue le développement du marxisme classique, occidental et orthodoxe (et non du léninisme, et moins encore du stalinisme). En ce qui concerne la période soviétique de l’histoire russe et l’URSS, ce courant partage essentiellement l’analyse trotskiste. Il considère que la mise en place du socialisme dans un seul pays est impossible, et que si une telle chose arrivait dans la réalité, il ne pourrait alors s’agir d’un socialisme véritable, mais seulement d’un simulacre, c’est à dire, un socialisme national et non pas international et
« authentique ».

À partir de là, les néo-marxistes tirent la conclusion suivante : pour qu’une révolution prolétarienne puisse triompher, devait s’accomplir l’étape préliminaire d’une mondialisation effective, où tous les pays devaient devenir partie d’un système-monde capitaliste et unique. Les classes supérieures s’intégreraient alors dans une bourgeoisie internationale, une élite mondiale à la tête d’un gouvernement mondial. Les classes
inférieures doivent former un prolétariat mondial indistinct et mixte. La base de ce prolétariat dans nos conditions serait alors constituée des masses déshéritées du Tiers-Monde (asiatiques, africains, latino-américains, etc.).

C’est seulement après que la mondialisation bourgeoise aura été établie et que le monde aura été unifié sous l’autorité d’un gouvernement bourgeois international que viendra le temps d’une révolution prolétarienne mondiale. Toute tentative de mener cette révolution à l’échelle nationale, sans attendre une mondialisation complète, mènera à la répétition de l’expérience soviétique, c’est à dire, au stalinisme et au national-bolchévisme. Ce qui, à son tour, ne ferait que retarder la perspective d’une « véritable » révolution prolétarienne, au lieu de la rapprocher.

Les néo-marxistes et les antimondialistes, dont le noyau est majoritairement constitué de gauchistes partageant dans une considérable mesure les idées de Wallerstein, critiquent la mondialisation tout en restant persuadés que celle-ci est inévitable, et même souhaitable, en ce qu’elle serait une condition préliminaire à la révolution. D’où l’utilisation de plus en plus fréquente du terme « altermondialisation » (une mondialisation différente, alternative) à la place de « antimondialisation ». De même, dans son « Manifeste », Marx insistait sur le fait qu’en dépit de son rejet de la bourgeoise, sans le triomphe final de cette dernière sur la société des castes féodale, l’avènement radieux du socialisme était impossible.

Cette remarque a une portée pratique extrêmement importante. Les gauchistes contemporains, marxistes et antimondialistes, malgré toute leur animosité à l’égard de l’ordre bourgeois et les critiques qu’ils adressent au libéralisme reconnaissent la nécessité et l’inéluctabilité de sa victoire à l’échelle mondiale. Ce qui veut dire qu’ils approuvent le processus d’abandon de souveraineté et de liquidation des États nationaux au fur et à
mesure que la régionalisation politique et administrative de la planète se rapproche d’un système-monde unique, consistant en un centre capitaliste (le Nord riche) et une périphérie prolétarisée (le Sud pauvre). C’est précisément cette construction idéologique qui justifie l’alliance tactique des néo-marxistes avec les libéraux dans les cas où il s’agit justement de démanteler des États nationaux et souverains. D’où les portraits du Che sur les t-shirts des acteurs des révolutions de « couleur », et le recours fréquent, des social engineers libéraux, aux éléments gauchistes, trotskistes, altermondialistes et anarchistes pour l’organisation des mouvements de contestation.

Le mouvement des « Antifa », les « skinheads rouges », est l’un des exemples les plus explicites de ce phénomène. Formellement, ces groupes extrémistes ont pour cible les représentants des mouvements néo-nazis. Cependant, ce serait plutôt une couverture pour dissimuler la cible véritable, qui est le gouvernement national, qui est accusé par les « Antifa » de protéger et de manipuler des bandes de rue à tendance nationaliste.

De cette façon, aussi bien les néo-marxistes que les antimondialistes, les anars et les « Antifa », tous concourent, au sein des sociétés contemporaines, à la réalisation de l’objectif de dépouillement des nations de leur souveraineté. Ce même objectif, quoique à un autre niveau (intégration économique, compagnies transnationales, unification informationnelle et technologique, mise en place de réseaux d’ONG, etc) est poursuivi par les partisans du libéralisme classique et du capitalisme mondialisé. Aussi bien les
libéraux que les gauchistes marchent vers un seul et même but : le démantèlement des nations. La différence entre les deux tient uniquement à ce que les premiers prévoient d’en rester là, tandis que les seconds croient en une crise inévitable du système libéral, qui serait inévitablement suivie d’une « révolution socialiste mondiale ». Wallerstein a d’ailleurs nommé son livre-programme « Après le libéralisme ». Tout en restant adversaires du libéralisme, les néo-marxistes l’aident néanmoins à s’établir sur une échelle mondiale, espérant que leur tour viendra après le triomphe mondial du Capital, en aucun cas avant.

Une logique en tout point identique sous-tend les théories altermondialistes de Antonio Negri et de Michael Hardt, qui ont exprimé leurs vues dans les classiques « Empire » et « Multitude: War and Democracy in the Age of Empire ». D’après ces auteurs, il faut tout d’abord laisser le Capital (et précisément les États-Unis) créer une société globale basée sur la mixité ethnique, du cosmopolitisme et de l’individualisme (c’est là ce qu’ils nomment l’Empire). C’est seulement ensuite que les « multitudes » révolutionnaires et cosmopolites, sous la conduite d’une avant-garde de hackers, de losers, de pervers, de drogués, de bons à rien, de handicapés, de transsexuels et de dégénérés de toute sorte s’avanceront
sur le devant de la scène historique et casseront le code de la « matrice » impériale. Le Capital est appelé à effacer les religions, les peuples et les États. Et après cela viendra le temps de la grande orgie mondiale.

La tactique en deux temps des néoconservateurs américains

L’exemple des néoconservateurs américains, sortis également du trotskisme américain, résulte d’une stratégie analogue. S’appuyant sur la même logique que les néo-marxistes Wallerstein ou Negri / Hardt, les trotskistes américains, devenus plus tard le noyau des néoconservateurs (neocons) de la première génération (Norman Podhoretz, Irving Kristol, etc), considéraient le stalinisme et l’URSS comme l’ennemi principal de la révolution mondiale. Afin de les combattre, ils ont au début trouvé un compromis avec la démocratie bourgeoise (en intégrant le Parti démocrate des États-Unis), puis sont allés plus loin encore, en s’alliant avec les Républicains.

Cela fut rendu possible non par « absence de scrupules et opportunisme », mais du fait de leur conviction doctrinale en ce que la révolution mondiale doit être précédée d’une internationalisation et une mondialisation totales de la planète. C’est pour cela qu’ils se sont fait ouvertement les chantres fanatiques de l’impérialisme américain, du libre marché et du gouvernement mondial; cette phase est une étable préalable indispensable à la future révolution.

Après l’éclatement de l’URSS, leur détestation des « Russes » est demeurée intacte. La désouverainisation complète de la Russie est devenue l’objectif prioritaire; ensuite, ce serait le tour de la Chine, qui est l’obstacle suivant sur le chemin de la mondialisation libérale. Après la chute du socialisme soviétique, les néoconservateurs n’avaient plus qu’à venir à bout de la Chine, des pays islamiques, et enfin, de toutes les autres sociétés qui, par inertie, continuaient à s’accrocher à leur souveraineté nationale.

Manifestement, les néoconservateurs se sont à ce point éloignés de leurs origines trotskistes et se sont si fortement rapprochés de l’impérialisme libéral le plus radical, qu’on pourrait se demander si ils croient encore à leur propre révolution prolétarienne subséquente. Si c’est encore le cas, ils s’en cachent bien. Mais en pratique, cela n’a plus guère d’importance: l’intégration globale d’un monde mondialisé et américano-centré est de toute manière une étape qu’on ne peut éviter.

Nos anciens trotskistes continuent donc de promouvoir ce processus avec plus de force et d’énergie que jamais, tandis que les conservateurs américains traditionnels, au contraire, préfèrent ne pas hâter le cours des évènements, et tenir compte des tendances isolationnistes, plutôt fortes chez la majorité des Américains. C’est pour cette raison que les conservateurs américains classiques (Patrick Buchanan ou Ron Paul), qu’on appelle parfois les « paléo-conservateurs », font preuve de tant de prudence et de défiance à l’égard des neocons, qu’ils suspectent de mener un double jeu et de manquer de sincérité dans
la défense des intérêts nationaux des États-Unis, du libre-échange et du libéralisme.

La convergence du pouvoir et de l’opposition sur le démantèlement de la souveraineté russe

Ce bref tour d’horizon nous explique définitivement le fait, à première vue si peu logique, que l’Occident capitaliste ait soutenu contre Poutine un mouvement aussi « antioccidental » et « anticapitaliste » que le KPRF. Ainsi, tout devient clair non seulement du point de vue de la tactique politique, mais aussi du point de vue du fondement idéologique d’une telle manœuvre. Pour les États-Unis, Poutine représente la souveraineté nationale. De plus, il s’agit de la souveraineté nationale d’une puissance nucléaire, possédant d’immenses réserves de matières premières, et forte d’une tradition multiséculaire de défense de sa propre indépendance à l’égard de la civilisation occidentale. Du point de vue des libéraux, il s’agit là d’une barrière majeure sur la voie de la mondialisation capitaliste et de l’établissement du système marchand-libéral à l’échelle planétaire.

Du point de vue des partisans déclarés de l’hégémonie américaine, la Russie est un concurrent récent des États-Unis, capable de revenir à tout moment sur le devant de la scène historique, de se remettre de sa défaite, et de prendre la tête d’une coalition multipolaire (OCS, BRICS, etc) dirigée à l’encontre de l’expansion des intérêts américains à l’échelle de la planète. Enfin, du point de vue des marxistes orthodoxes, l’État russe en tant que héritier de l’URSS stalinienne doit être démonté aussi vite que possible, puisque la conservation de sa souveraineté ou son renforcement ne feraient que repousser l’échéance de la révolution prolétarienne mondiale, endiguer l’internationalisme cosmopolite et empêcher « les prolétaires de tous les pays de s’unir » (par exemple, en essayant de contrôler les flux migratoires).

À l’intérieur de la société russe elle-même, ces tendances anti-souverainistes existent autant à l’intérieur de l’opposition radicale et du mouvement protestataire, qu’au sein même du système étatique. Les libéraux de la Place Bolotnaya les revendiquent au cours de leurs rassemblements, tandis que les libéraux à l’intérieur du gouvernement poursuivent les mêmes objectifs, mais de l’intérieur. Les protestataires accusent Poutine de « stalinisme » et d’ « autoritarisme », tandis que les libéraux au pouvoir tentent de déraciner
et de discréditer le stalinisme à l’intérieur du système. Les leaders de la Place Bolotnaya prennent leurs instructions auprès de l’ambassadeur McFaul, tandis que les américanophiles dans le gouvernement font l’apologie de la politique du « reset ». Toutes ces opérations se résument finalement à une seule grande manoeuvre en réseau, dirigée contre Poutine et contre la Russie en tant qu’État souverain.

Comment les communistes russes se sont-ils retrouvés du côté des ennemis de la Russie ?

Dans le grand ensemble coordonné de la complexe stratégie occidentale, les partis de gauche, traditionnellement populaires en Russie, ont aussi leur rôle à jouer. Si le KPRF en tant que parti, et davantage encore les national-bolcheviks, qui pourtant déclarent ouvertement demeurer fidèles aux traditions à la fois russes et soviétiques, se conformaient strictement à leur idéologie, leur place, dans la configuration politique actuelle, aurait dû être dans le camp de Poutine et de toutes les factions qui en premier lieu veillent à la défense de la souveraineté de la Russie. Ils auraient dû se montrer totalement insensibles à toutes les manipulations « colorées ». Naturellement, l’Occident aurait dû les avoir en horreur, et leur popularité auprès des masses populaires, à la faveur d’une telle position, aurait dû ne faire que croître.

Cependant, ce n’est pas ce qui est en train de se passer, mais au contraire, les mouvements de gauche (y compris les national-bolcheviks !) se retrouvent engagés dans un scénario opposé en se faisant les instruments de la désouverainisation et de la destruction de la Russie de l’intérieur, en s’associant avec la « cinquième colonne ». Techniquement, cela se fait par l’introduction dans les rangs des communistes d’une
jeunesse altermondialiste et néo-marxiste. Celle-ci ne s’identifie pas à l’inertie de l’expérience communiste ou du bolchévisme russe originel, sujets à de multiples évolutions au cours de l’histoire nationale, mais bien au libéralisme gauchisant, au pathos de la révolte et de la rébellion et à l’intégration au sein du mouvement de gauche international, depuis longtemps partenaire du libéralisme et partageant dans l’ensemble l’analyse trotskiste de la logique des événements dans le monde.

Actuellement, cette fonction est remplie notamment par l’un des leaders du mouvement de gauche Sergueï Oudaltsov (l’homme de confiance de Ziouganov, lui-même candidat aux présidentielles), et l’activiste de gauche Ilya Ponomariov (structurellement lié à l’oligarque Roman Abramovitch). Auparavant, l’écrivain égocentrique et l’opportuniste Edouard Limonov avait emprunté le même chemin (en dépit de son étiquette « nationalbolchévique ») ; au cours de sa jeunesse, celui-ci avait justement démontré un certain
intérêt pour le trotskisme.

Néanmoins, on ne peut mettre le glissement en direction de l’opposition pro-occidentale des communistes russes au seul compte des ingénieux artifices américains, pas plus qu’on ne peut leur en attribuer l’entière responsabilité. Il faut prendre en compte le fait que les communistes russes ont également été poussés dans ce sens par les conseillers politiques du Kremlin, sortis du milieu libéral du régime eltsinien des années 90. En théorie, une alliance avec les communistes patriotes et les national-bolcheviks et Poutine, l’étatiste et
le défenseur de la souveraineté nationale, rendrait la position électorale de ce dernier exceptionnellement solide, et en même temps, rehausserait celle de la gauche russe elle même.

Mais en même temps, une telle alliance mettrait en péril les intérêts des réseaux d’influence libéraux et pro-américains au sein des élites russes contemporaines, ainsi que l’oligarchie en tant que telle (celle-ci s’est partiellement maintenue sous Poutine). La chose la plus redoutable pour ces réseaux serait une éventuelle alliance de Poutine avec le socialisme russe. Cela lui assurerait une légitimité inattaquable au sein des masses populaires, lui laisserait les mains libres pour mener de grandes réformes d’État et le
rendrait finalement indépendant autant de l’élite économique (les oligarques), que de l’Occident.

C’est pourquoi une rupture de Poutine avec la gauche russe, elle-même marginalisée, discréditée et enfin, jetée dans une association contradictoire avec les réseaux occidentaux et anti-russe, faisait partie d’un plan général, exécuté par les agents d’influence américains depuis le centre même du pouvoir russe (c’est à dire, du Kremlin). Tout cela permettait d’exercer une influence aussi bien sur Poutine lui-même, en
l’obligeant à travailler avec les libéraux, impopulaires en Russie, que de le rendre vulnérable et dépendant vis à vis de l’oligarchie ainsi que des agents d’influence américains.

Il est temps de tout changer

Ci-après quelques brèves recommandations, résultant de l’analyse que nous venons d’effectuer.

Le KPRF ainsi que la gauche russe en général doit :

1. effectuer sans tarder un travail théorique de déblayage des amoncellements de mensonge qui ont accompagné le développement de l’idéologie de gauche lors de la période soviétique (aujourd’hui, il n’y a rien ni personne à craindre, et rien n’interdit de désigner les choses par leur nom)

2. séparer strictement la composante patriote et souverainiste du mouvement de gauche du trotskisme et du néo-marxisme, qui sont d’une façon ou d’une autre instrumentalisées par la bourgeoise internationale, les artisans de l’hégémonie américaine et les partisans du gouvernement mondial (ce qui nécessitera de démêler au sein des rangs de la gauche les national-communistes des internationalistes, des altermondialistes, des
anarchistes, des « Antifa », et des agents directs de l’influence américaine)

3. mettre au point une stratégie cohérente et logique en vue soit d’exercer une influence socialiste sur le pouvoir, soit (programme maximum) de prendre le pouvoir effectif, en gardant pour priorité absolue de conserver et de renforcer la souveraineté nationale (ce qui nécessiterait de surmonter les intrigues compliquées des libéraux du Kremlin, de résister à la tentation de coopérer avec les structures américaines ainsi que les oligarques en disgrâce)

Pour mener ces tâches à bien, la gauche a besoin de nouveaux leaders, qui soient à la fois intellectuellement compétents, patriotes, courageux, volontaires et efficaces.

Alexandre Douguine

paru dans la revue « Odnako », n# 6, 10 mars 2012

traduction française par Petrovitch, pour Égalité et Réconciliation

http://www.evrazia.org/article/1931

 

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